A show about nothing Trente ans à poursuivre cette fissure dans le réel

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Printemps 1995, Marié depuis quelques mois, en plein service militaire, je profite d’une permission pour aller rendre visite à ma soeur, au pair à New-York. Ses employeurs sont partis dans leur maison de Key West et lui ont laissé l’usage de leur appartement de l’Uppper-West. Au retour, 9h de transit à Heathrow, on a 23 ans, on trouve ca idiot de rester à l’aéroport. Direction Londres. Et dans ce cybercafé de Tavistock Square, je me retrouve devant cet écran cathodique, pas loin d’un modem qui criait comme un insecte qu’on électrocute et c’est un monde qui s’ouvre en 56k. Mon premier contact avec le Web. Je ne savais pas encore que j’allais passer trente ans à courir derrière cette brèche. Je ne consultais pas “une page web” (un site amateur sur Seinfeld, mais tout était amateur à l’époque); je touchais une membrane cosmique. Une surface vibrante derrière laquelle le réel se dédoublait. Ce n’était pas technique. C’était mystique. Une fissure dans la croûte du monde.

Depuis des années, j’essayais de connaître ce qui se cachait derrière l’évidence. Masqué, oublié, enfoui. Pas du tout comme ce qui deviendrait le complotisme, plutôt comme un archéologue du présent. Les simagrées de Prince et de ses morceaux secrets m’avaient forgé l’esprit à grattter sous le réel. Et voilà qu’une couche mondiale venait se superposer au monde. J’ai toujours détesté cette dualité virtuel/réel. Pour moi, la réalité est ce qui a un effet, ce qui nous touche, ce qui nous change. Il me semble plus juste de parler de tangible et d’intangible. Cette page web, dans ce café londonien, était intangible mais tellement réelle.

Je ne me suis jamais intéressé au digital comme à un outil. Je l’ai senti comme une onde. Tectonique. Une énergie. Le réseau n’était pas qu’une toile statique : c’était un système nerveux en train de pousser sous la peau de la planète. J’avais vingt ans et la sensation d’être au bord d’un volcan calme qui allait, tôt ou tard, se réveiller. Je voulais être au cœur du cratère. Pas pour observer. Pour participer à l’éruption.

Alors je m’y suis mis. J’ai monté une boîte. Je bricolais des sites comme un chaman bricole des totems. HTML nu. Des lignes de code comme des incantations. Je pensais créer des vitrines. J’tais en train de batir des passerellses. Derrière chaque page, une nouvelle géographie mentale. Je croyais à l’utopie naïve de l’interconnexion.

Cette époque était naïve et joyeuse. Google n’existait pas. Yahoo était un répertoire thématique, alphabétique et statique. Pour accélérer le référencement des pages que je créais pour mes clients, j’appelais le siège à San Francisco. Un type nommé Jerry Yang me répondait et ajoutait une ligne de code. Plus de liens => plus de compréhension => plus d’empathie.

La carte allait civiliser le territoire.

Elle a surtout révélé ses cicatrices.

Le réseau n’a pas inventé la violence humaine. Il l’a amplifiée. Comme une pédale de distorsion branchée sur une guitare dont les cordes sont maltraitées. Le monde s’est mis à hurler plus fort. Et moi, au milieu, je continuais à construire. Parce que j’aime les architectures. J’aime comprendre les structures invisibles. J’aime démonter les mécanismes jusqu’à voir la trame sous la trame. C’est presque physique. J’ai besoin de voir comment les choses tiennent debout.

J’ai passé les trente dernières années à essayer de faire adopter les solutions qui sont derrière le rideau. Ce qui est en coulisses. Ce qui fait marcher la machine et ce qui la rend rentable. Parce que l’utopie libertaire a bien vite laissé la place au réalisme capitaliste.

Mais il y avait l’autre monde. Celui qui ne tient pas debout, justement. Celui qui tremble. Ces concerts dans des salles pleines à craquer. Corps collés. Sueur. Lmière qui découpe l’obscurité. Instant où l’artiste entre sur scène et tout bascule. Là, il n’y a pas d’architecture. Il y a une vague. Une vague qui traverse des milliers de thorax en même temps. C’est une synchronisation biologique. Une mise à l’unisson. J’ai passé des milliers d’heures dans ces salles obscures et pourtant lumineuses à chercher cet égrégore. Rare et capricieux. Réalité intangible. Parfois, au milieu d’un morceau, le temps se dilate. Les secondes deviennent épaisses. Les regards se croisent sans se connaître. On est ensemble dans quelque chose qui dépasse la somme des individus. Je n’ai jamais retrouvé cette intensité dans une interface. Parce que ce n’est pas l’image qui compte. C’est la vibration. Le battement commun. C’est quand la musique dit I just want your extra time and your kiss et que la salle entière comprend que le désir est une force cosmique, pas une métaphore.

Mais l’émotion coûte. Elle brûle. Elle expose. La douleur fait partie de la profondeur. On ne peut pas vouloir la lumière sans accepter la brûlure.

La nuit, je lis des philosophes et des penseurs qui dissèquent le réel comme on ouvre un moteur. J’aime ça. Les systèmes. Les concepts. Les grilles d’analyse. Comprendre comment le pouvoir circule. Comment les cultures structurent les comportements. Comment les récits organisent les sociétés. Penser contre moi-même. Mais très vite, la théorie ne suffit plus. Elle décrit. Elle ne traverse pas. Les romans, eux, traversent. La fiction est un acide doux. Elle pénètre les couches. Elle court-circuite les défenses intellectuelles. Elle vous injecte une vérité sans passer par la douane de la rationalité. Elle ne prouve rien.

Je crois que toute ma vie s’est jouée entre ces deux pôles : la structure et l’énergie. Le schéma et la secousse. Le diagramme et la chair.

On parle beaucoup de technologies, d’intelligences, de systèmes. Mais ce qui m’obsède, avec le temps, ce sont moins les performances techniques que la manière dont ces outils redessinent notre expérience sensible. Le vrai basculement n’est pas dans la puissance de calcul. Il est dans la façon dont nos perceptions sont prolongées, augmentées, parfois déformées. Le digital n’est plus une couche extérieure. Il infiltre la perception. Il modifie le rythme de nos pensées. Il reconfigure notre rapport au temps.

L’intelligence artificielle sauvera peut-être le monde ou nous condamnera à l’obsolescence. L’humain, avec sa perception réduite de la réalité, aura peut-être du mal à rester pertinent dans un monde où il faudra cohabiter avec l’omniscience et l’omnipotence de ce dieu qu’après avoir fantasmé, l’homme est en train de fabriquer pour enfin remettre son destin entre les mains d’un être total et enfin redevenir passif, traverser le monde comme toutes les autres créatures. Sans ce fardeau insupportable de devoir le changer.

Alors que le monde se numérise, je repense à l’Amazonie. À ces nuits épaisses. À cette sensation que le cerveau n’est pas un organe de création mais un filtre. Nous ne voyons pas le réel. Nous en voyons une version compressée, adaptée à notre survie. Notre conscience est une interface biologique. Une interface élégante, certes, mais rigoureuse. Créée par nos neurones ou reçue de la globalité, notre conscience ne fait que nous aider à survivre dans ce monde.

Alors quand la technique commence à élargir la perception, à capter ce que nous ne captons pas, à croiser des signaux invisibles, il se passe quelque chose de vertigineux. Non pas une menace hollywoodienne. Un déplacement. Une redéfinition de ce que signifie “percevoir”.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est pas de savoir si la machine pense. Il faudrait déjà s’entendre sur la définition de mots comme “pensée”, “intelligence” ou “conscience”. Et c’est impossible parce que le seul outil que nous avons pour construire ces définitions repose justement sur la pensée, l’intelligence et la conscience. Là est la limite : un outil peut-il se définir lui-même ?

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment nous allons penser ensemble. Comment la couche digitale et la couche organique vont s’imbriquer. Comment le silicium et le carbone vont danser sans que l’un écrase l’autre.

Je ne suis ni technophobe ni technolâtre. Je suis fasciné. Et j’essaie d’être lucide. Le futur ne sera pas propre. Il sera hybride, trouble mélangé. Il y aura des excès, des dérives, des emballements. Comme toujours. Mais il y aura aussi des intensifications, des expériences inédites, des formes nouvelles de communion.

La vraie question n’est pas technique. Elle est existentielle : Si nos outils deviennent capables d’élargir nos capacités, saurons-nous élargir notre maturité en parallèle ? Si notre pouvoir augmente, notre responsabilité augmentera-t-elle au même rythme ? Ce pouvoir nous sera-t-il confisqué par une conscience que nous avons créée ?

Je reviens toujours à cette image : une salle de concert. Des milliers de personnes. Une énergie commune. Pas d’écran entre elles. Juste une vibration partagée. Si nous perdons cette capacité à vibrer ensemble sans médiation, alors oui, nous aurons perdu quelque chose d’essentiel.

Mais si nous réussissons à intégrer les architectures numériques sans sacrifier la densité émotionnelle, alors nous entrerons dans une ère plus complexe, plus consciente, peut-être plus belle.

Je ne veux pas choisir entre la machine et la chair. Je veux la tension. La friction. L’électricité entre les deux. Parce que c’est dans la friction que naît la lumière. Et je continue, comme en 1995, à marcher vers cette lumière avec la même intuition primitive : quelque chose est en train de s’ouvrir. Une nouvelle membrane. Une nouvelle faille.

Et je n’ai toujours pas envie de rester spectateur.

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