Ce n’était pas futile Thank you 4 listening, my only mission was to make U cry, Electrify U – Cinq ans à prendre Prince au sérieux.

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🎙️ Écouter « Piano & A Microphone : l’ultime tournée » — dernier épisode de la phase 1 de Violet, avec Raphaël Melki, Pierre Jacquet, Nicolas Gabet et Frédéric Dumeny.


Je vais vous dire quelque chose que je n’aurais probablement pas dit il y a cinq ans : je ne savais pas du tout où on allait.

Septembre 2020. On est en plein milieu d’une pandémie, les gens sont enfermés chez eux, et Raphaël, Pierre, Nicolas Gabet et moi on décide de lancer un podcast sur Prince. Sur Prince. Dans un pays où la plupart des gens peuvent citer Purple Rain et peut-être Kiss, et après ça ils regardent leurs chaussures. Premier podcast francophone sur le sujet. On s’était dit que ça manquait. On s’était dit qu’on pouvait faire quelque chose de bien. On ne savait pas combien de temps on tiendrait.

On a tenu cinq ans et demi.


Obsession, mode d’emploi

Je ne vais pas vous expliquer pourquoi Prince est un génie. Si vous ne le savez pas encore, cet article n’est pas par là que ça commence. Ce que je veux vous dire, c’est ce que ça fait de consacrer cinq ans de sa vie à quelque chose que beaucoup de gens considèrent comme futile – et d’assumer ce mot jusqu’au bout, jusqu’à le retourner complètement.

Futile. Le mot a été prononcé, parfois avec bienveillance, parfois avec ce petit sourire de côté qu’on réserve aux obsessions des autres. « Tu fais un podcast sur Prince, c’est… sympa. » Sympa. Comme un loisir de week-end. Comme une collection de timbres.

On a plongé dans l’histoire du funk, du gospel, de la soul, du Son de Minneapolis. On a passé des heures sur des arrangements, des ruptures dans des carrières, des choix de production qui ont changé la musique populaire, une tournure de phrase qui veut dire mille choses. On a plongé dans sa mystique, son obsession étrange pour le stupre, pour la fête et la fin du Monde. On a fait ça sérieusement. Rigoureusement. Parce que si quelque chose mérite d’être fait, il mérite d’être fait comme il faut.

Et oui – parce qu’on aimait ça. Profondément, sans complexe, sans distance ironique. L’amour d’une oeuvre n’est pas une faiblesse intellectuelle. C’est peut-être la forme d’intelligence la plus honnête qui soit.

Mais au-delà de la rigueur, il y avait autre chose. On a cherché à comprendre ce qu’il voulait nous dire, ce qui l’habitait. Pas juste analyser – ressentir. Trouver le fil invisible entre un accord de 1979 et une décision de 1999, entre une rupture avec Warner et une chanson qu’il n’a jamais sortie. On s’est retrouvés de loin en loin pour ces enregistrements marathon, cette drôle de bande reliée par un sentiment de participer à un projet qui nous dépasse. J’ai pris des dizaines de trains pour être là – souvent en retard, mais bien là le jour de l’enregistrement. Et quand on avait des coups de mou, quand le projet semblait trop grand ou trop long ou trop tout, c’est Raphaël qui tenait ça à bout de bras. Comme toujours.


La boucle

Novembre 2015. Prince annonce une tournée solo sans précédent : « Piano & A Microphone ». Lui seul. Un piano à queue. Un micro. Pas de band, pas de décor. Juste un musicien sans filet.

Le 13 novembre 2015, Paris bascule. La tournée européenne est annulée. Les dates reportées, puis disparues. Ce que Prince voulait offrir à l’Europe n’aura jamais lieu.

Il continue ailleurs. Des galas intimes à Paisley Park, des salles australiennes, canadiennes et états-uniennes. Lors de la première, à Minneapolis, le 21 janvier 2016, depuis la scène, il dit simplement ceci à ceux qui l’écoutent :

Thank U 4 Listening. My only mission was 2 make U cry. Electrify U. »

Trois mois avant sa mort. Dans sa ville. Dans son Xanadu. Dans son putain d’ascenseur.

On ne sait pas si c’était un adieu. Mais rétrospectivement, ça ressemble à une mission accomplie – et à une déclaration d’intention pour toute une vie.

Et puis Atlanta, le 14 avril 2016. Il monte sur scène. Il joue. Il repart.

C’etait son dernier concert.

Le dernier morceau qu’il joue ce soir-là : Purple Rain. Evidemment.

Sept jours plus tard, le 21 avril 2016, il est retrouvé sans vie à Paisley Park.


Quand on a décidé que le dernier épisode de la phase 1 de Violet serait consacré à « Piano & A Microphone : l’ultime tournée », on n’avait pas forcément conscience de toute la charge que ce choix allait porter. Mais il y a dans cette boucle quelque chose qui dépasse le hasard : le podcast qui commence par les premiers mots de Prince se referme sur ses derniers instants.

Ces premiers mots, c’était en 1978, sur For You, son premier album :

« All of this and more is for you With love, sincerity and deepest care My life with you I share »

Il avait vingt ans. Il jouait de tous les instruments. Il produisait tout seul. Et sa première déclaration au monde était un acte d’abandon total, une générosité absolue, presque effrayante dans sa sincérité.

De « All of this and more is for you » à Atlanta, il y a quarante ans d’un artiste qui n’a jamais arrêté de tout donner.


L’épisode

On a enregistré cet épisode en public. Parce qu’il y a des sujets qui méritent d’être traversés ensemble, pas seulement ingurgités en solitaire avec des écouteurs dans le métro. 5 ans après le premier episode, sans qu’on s’en rende compte.

Et Nicolas Gabet, en bonus, a joué trente minutes seul au piano devant la salle. Personne ne bougeait. C’était exactement ce que Piano & A Microphone était censé être en Europe – une emotion brute. Comme une petite réparation, un écho minuscule mais réel.

C’est ça, aussi, Violet. Depuis le début.


Et maintenant

La phase 2 arrive. Elle sera différente – dans la forme, dans l’ambition, dans ce qu’on voudra construire ensemble. On ne sait pas encore exactement ce que ça sera. Et c’est bien. Les meilleures histoires ne se racontent pas depuis la fin.

Ce que je sais, c’est que rien de ce qu’on a fait pendant ces cinq ans et demi n’était futile. Ni pour nous. Ni, j’espère, pour vous qui avez écouté.

Merci d’avoir écouté.

« My only mission was to make you cry, electrify you. »

Challenge accepted.


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